Quand la relation thérapeutique déborde : le rôle vital de la supervision (Récit clinique)
Dans cette nouvelle partie, je reviens sur une période où la relation thérapeutique a pris une place telle qu’elle a mis à l’épreuve ma posture, mes limites et ma capacité à penser seule. C’est l’histoire d’un débordement, et de ce que la supervision m’a permis de retrouver.
- Il y a des séances dont on sort en se disant : Je crois que j'ai compris quelque chose.
- Et puis il y a celles dont on sort en se demandant : Mais qu'est-ce qui vient de se passer
Ces types de séances avec Mme P. se sont régulièrement entrecroisés. Mme P. est arrivée dans mon cabinet en avril 2023, avec un grand sourire qui contrastait étrangement avec ses larmes pendant la séance. Elle était très isolée, avait peu d'activités, des relations familiales compliquées et une souffrance importante.
En bref : ce que cet article vous propose
- Le piège du débordement : Comment l'intensité des besoins d'un patient peut fragiliser la posture du thérapeute.
- La supervision comme tiers : Dépasser le sentiment d'illégitimité et retrouver la capacité de penser la clinique.
- Rupture et réparation : Comprendre pourquoi poser des limites et traverser une crise fait partie intégrante du soin.
Du suivi clinique au flou relationnel : l'épreuve des limites
La dissociation et l'adaptation de la prise en charge
Nous avons commencé un travail en ICV. Puis, progressivement, quelque chose m'a alertée : la dissociation devenait de plus en plus présente, les séances pouvaient être très activantes, et certaines réactivations me semblaient dépasser ce que Mme P. pouvait alors contenir.
J'ai ralenti. J'ai changé d'approche. Nous avons travaillé davantage autour de la stabilisation et des schémas.
Quand le cadre thérapeutique s'effrite
Et, au fil du temps, notre relation thérapeutique a pris beaucoup de place. Peut-être trop.
Je raconte déjà ailleurs, dans cette série, la question du « trop donné ». Les messages tardifs auxquels je répondais. Les séances qui débordaient. La difficulté à savoir où s'arrête l'accompagnement thérapeutique et où commence quelque chose de beaucoup plus flou.
Poser une limite face à la surcharge
Puis est venue une période particulièrement difficile. J'ai posé une limite. Une vraie. Celle qui consiste à dire : « Je ne peux plus porter cela seule. »
J'ai souvent proposé un accompagnement psychiatrique en plus de la psychothérapie. Mme P. ne l'entendait pas puis, elle l'a refusé.
Et je me suis retrouvée avec cette sensation que connaissent peut-être d'autres psychologues libéraux : celle de porter beaucoup trop.
La supervision en psychothérapie : penser la clinique sans être seule
Déposer l'inconfort et apprivoiser le sentiment d'illégitimité
C'est probablement aussi pour cela que la supervision est devenue si importante pour moi. Pas seulement pour savoir quelle technique utiliser. Mais pour pouvoir déposer quelque part ce que la situation produit en moi.
- Ma culpabilité.
- Ma peur de mal faire.
- Mon envie de réparer.
- Mon agacement parfois.
- Mes propres angles morts.
J'avais ma supervision, régulièrement. À chaque fois, nous cherchions une solution, une nouvelle piste, une autre manière de penser la situation. Et pourtant, malgré cela, je sentais la charge. Plus je me faisais superviser à propos de Mme P., plus je me sentais parfois incompétente et illégitime. Comme si devoir encore et encore chercher une solution signifiait que je n'étais pas suffisamment compétente pour l'accompagner.
Avec le recul, je vois les choses autrement : la supervision ne sert pas toujours à trouver la bonne réponse. Elle sert aussi à pouvoir rester dans une situation complexe sans être seule à la penser.
L'alliance thérapeutique : une réparation relationnelle exigeante
Et c’est exactement ce que rappellent la Li‑ICV et la thérapie des schémas : l’alliance thérapeutique n’est pas un état, c’est un processus. Une co‑construction. Une sécurité relationnelle qui se tisse dans le temps, surtout avec des personnes dont les besoins fondamentaux ont été profondément carencés.
On parle beaucoup de l’alliance, mais on dit rarement comment elle se construit, ni ce qu’elle exige du thérapeute. Et encore moins ce qu’elle représente pour des patients dont les premières expériences relationnelles ont été marquées par l’indisponibilité, la peur, ou des pratiques éducatives qui niaient leurs besoins, comme ces recommandations encore enseignées en 2006 où l’on disait aux parents de laisser pleurer les bébés.
La recommandation de votre psychologue
Avec ces patients, l’alliance n’est jamais un acquis. Elle est un travail, une réparation, une expérience nouvelle. Et elle demande au thérapeute de ne pas rester seul, parce que la relation peut devenir le lieu où se rejouent des blessures anciennes, parfois avec une intensité qui déborde le cadre.
La rupture du cadre et le geste de survie professionnelle
La séance de rupture et la confrontation
Puis, une séance où Mme P. déborde, moi je me fige littéralement. Elle finit par partir furieuse, puis silence. Et je finis par envoyer un message : « Je suis désolée mais je ne peux plus vous accompagner. »
S'ensuit un échange houleux, où je tiens ma position : il faut travailler la suite avec un·e autre accompagnant·e. Mme P. me demande une séance pour en parler. Et c'est lors de cette séance, alors que je lui dis que je ne suis pas capable, qu'elle me lance : « Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous m'apportez. »
Elle me rappelle qu'elle ne serait peut-être plus de ce monde sans le lien que nous avions construit.
L'appel à l'aide : faire tiers face au désarroi
Avec le recul, je sais que ce n’est pas cette phrase qui m’a poussée à appeler Guillaume. Je l’ai appelé parce que je déraillais. Parce que je n’avais pas tenu ma limite. Parce que je me sentais nulle, faible, dépassée. Parce que je ne savais plus quoi faire, ni même ce que je cherchais. Parce que je sentais que je glissais dans une zone où je ne pensais plus la clinique : je réagissais, je compensais, je tentais de réparer, je m’agitais.
C’était un appel à l’aide, pas une décision clinique. Un geste de survie professionnelle. Un « je ne peux plus penser seule », mais aussi un « je ne sais plus comment penser du tout ».
La suite de cette histoire se joue quelques mois plus tard, autour d’un simple SMS oublié, et d’une phrase qui a tout réouvert : « Je me suis sentie abandonnée ». Je la raconte dans la partie suivante.
« Je me suis sentie abandonnée » : explorer et réparer la relation
De l'acte manqué à la parole libérée
Quelques mois plus tard, un oubli tout simple est venu faire vaciller quelque chose.
Un oubli pas anodin : un oubli qui fait suite à une succession de messages houleux après l'envoi d'un exercice d'exploration des valeurs, encore une erreur de jugement, peut-être que cet exercice était une nouvelle solution miracle !
Et je reçois un samedi un message de Mme P. qui m'informe qu'elle annule le prochain rendez-vous. Je l'avais vu. Je pensais lui répondre plus tard, lorsque j'aurais le temps de le faire correctement. Puis j'ai oublié. Rien de spectaculaire. Un oubli.
« Je me suis sentie abandonnée » Le lundi, elle m'envoie : « Merci d'avoir répondu à mon message. »
Je m'excuse pour l'oubli et lui dis qu'on en reparlera à notre prochaine séance. Comme attendu, lorsque nous nous retrouvons, Mme P. est tendue. La discussion devient très tendue. Je n'arrive plus à penser. Je réponds et j’ai l’impression d’être attaquée, de me justifier et que cela n’a pas sa place dans cet espace.
Je ralentis. Je nomme ce qu'il se passe. Et elle finit par me dire : « Quand vous n'avez pas répondu à mon message, je me suis sentie abandonnée. »
Cette phrase m'a immédiatement ramenée à tout ce qui s'était passé auparavant :
- Les messages,
- Les limites,
- La peur de la laisser seule,
- La difficulté à savoir jusqu'où accompagner,
- Et ma propre culpabilité.
Parce que je savais que mon oubli avait eu un effet sur elle. Mais je savais aussi que répondre immédiatement à tout ne pouvait pas devenir la condition de notre relation.
Rester avec ce qui se passe entre nous
Nous n'étions plus seulement en train de parler d’un message. Nous étions en train de parler de ce que cet oubli avait réveillé dans notre relation.
Je lui ai dit que j'entendais sa douleur. Je lui ai expliqué pourquoi j'avais posé certaines limites. J'ai reparlé de la relation thérapeutique. Je lui ai dit que ces limites n'étaient pas un rejet. Et surtout, j'ai essayé de ne pas réparer trop vite. Parce que parfois, réparer trop vite revient à ne pas vraiment écouter ce qui vient d'être dit.
Alors nous avons essayé de rester avec ce mot : Abandonnée. Qu'est-ce que cela voulait dire pour elle ? Qu'est-ce que cela faisait dans son corps ? Qu'est-ce qu'elle craignait exactement ? Petit à petit, la séance a pu devenir autre chose qu'une discussion sur un SMS.
Ma place et mes représentations en tant que psychologue
Cette situation m'a obligée à regarder quelque chose de moins confortable : ma propre place dans la relation. Pendant longtemps, Mme P. avait beaucoup investi le lien thérapeutique. Et moi aussi.
Je crois que j'avais parfois voulu être celle qui savait quoi faire, celle qui pouvait contenir, celle qui pouvait aider à traverser. Il y avait quelque chose de très humain là-dedans. Et quelque chose de dangereux aussi.
Parce qu'un thérapeute ne peut pas devenir le seul point d'appui d'une personne, même lorsqu'il comprend sa souffrance, même lorsqu'il mesure à quel point le lien compte, même lorsqu'il sait que la rupture de ce lien peut être douloureuse. C'est précisément parce que la relation compte qu'il faut parfois lui donner des limites.
Les représentations du thérapeute
Un même thérapeute peut devenir, selon le moment :
- Celui qui protège,
- Celui qui abandonne,
- Celui qui ne comprend pas,
- Celui qui fait peur.
Et pour le thérapeute, ces changements peuvent sembler disproportionnés par rapport à ce qui vient de se passer. Un message oublié. Une limite posée. Une phrase mal comprise. Et pourtant, pour le patient, l'expérience subjective peut être immense.
Les limites comme acte de soin
Cette histoire m'a aussi fait réfléchir à la place des limites. J'ai longtemps eu peur que poser une limite signifie abandonner. Aujourd'hui, je commence à penser l'inverse. Une limite peut parfois être une manière de protéger la relation.
- Dire : « Je ne peux pas être disponible à tout moment » Ne signifie pas :« Je ne suis pas là pour vous. »
- Dire : « Je ne peux pas porter cela seule » Ne signifie pas : « Je vous abandonne. »
Ce que je retiens : penser la vulnérabilité du thérapeute
Ce que je retiens de cette séance n'est donc pas une technique particulière. C'est plutôt une manière de penser. J'ai appris que :
- Le cadre n'est pas l'ennemi de la relation,
- La limite n'est pas nécessairement une rupture,
- La supervision ne vient pas comblé une incompétence,
- La vulnérabilité du thérapeute mérite elle aussi d'être pensée.
Mon travail n'était pas de la sauver. Il était de l'accompagner. Et parfois, accompagner signifiait aussi accepter de dire : « Je ne peux pas porter cela seule. »
Je repense souvent à une phrase que j'ai dite à Mme P. à la fin de la séance : « Regardez ce qui vient de se passer : Nous nous sommes agressées. Nous avons réparé. Je vous ai oubliée. Nous réparons. Cela prend du temps, mais je ne vous abandonne pas. »
Je crois qu'aujourd'hui, j'entends cette phrase différemment.
Je ne lui promettais pas que je ne l'oublierais plus jamais. Je ne lui promettais pas que je saurais toujours quoi dire. Je ne lui promettais même pas que tout irait bien.
Je lui disais quelque chose de beaucoup plus simple : Une rupture dans la relation n'est pas forcément la fin de la relation.
On peut parfois se faire du mal. Se tromper. Se comprendre de travers. Se perdre un instant. Et chercher ensuite comment retrouver le chemin. Peut-être que c'est aussi cela, la thérapie. Pas une relation dans laquelle le thérapeute ne fait jamais d'erreur. Mais une relation suffisamment sécurisante pour que, lorsque quelque chose se fissure, nous puissions essayer de le penser ensemble. Et parfois, appeler quelqu'un d'autre à l'aide pour y arriver.
Fabienne Canal, psychologue à Cavaillon
100 route d'Eygalières
13660
ORGON
France


