Psychologue en libéral : comment surmonter le complexe du sauveur et l'isolement ?
Si je vous écris ces lignes aujourd’hui, c’est grâce à une scène qui s’est jouée il y a quelques mois pendant une séance d’intervision. Une collègue est arrivée, visiblement bouleversée, la voix tremblante. Et puis cette phrase qui m’a transpercée : « Je crois que toi aussi, tu es une personne en lien avec cette affaire. »
En une seconde, j’ai revécu ma propre crise de 2023, celle qui a inspiré la partie 1 de cette série. Les mêmes symptômes : l’épuisement émotionnel, la culpabilité, cette pensée lancinante : « Si je craque, c’est que je ne suis pas à la hauteur. » Mais cette fois, j’étais de l’autre côté du miroir. J’ai osé lui dire : « Attention, tu me fais penser à moi il y a trois ans. »
Elle a tenu bon, l’émotion a fleuri, puis s’est reposée un instant. Et pourtant, quelque chose a basculé. Ce jour-là, j’ai compris que nos blessures, quand on les partage, deviennent un langage universel entre thérapeutes. Ce n’est pas juste une question de technique ou de protocole, c’est une question de reconnaissance humaine.
Pourtant, avant d’en arriver là, j’ai dû traverser mes propres démons.
À retenir
- Accepter ses limites : Admettre qu'on ne peut pas sauver tout le monde redonne au patient son propre pouvoir d'agir.
- Dépasser l'isolement : Oser exprimer ses vulnérabilités en intervision et en supervision renforce la pratique clinique.
- Créer du réseau : La mise en place de groupes de pairs réguliers permet de briser la solitude du libéral.
Le complexe du sauveur en pratique libérale : quand la responsabilité devient un fardeau
Au début de ma pratique, je voulais sauver tout le monde. Chaque patient qui franchissait la porte de mon cabinet devenait ma responsabilité. Si son état ne s’améliorait pas, c’était ma faute. S’il allait mieux, c’était qu’il travaillait bien.
Un médecin m’envoie des patients qui me confient parfois : « Le Dr m’a dit que si je voulais de l’efficacité, il fallait frapper à votre porte. » Cet aveu me plonge toujours dans la peur. Et pour cause : j’ai longtemps cru que j’étais cette porte miracle. J’ai absorbé cette pression comme si le changement dépendait uniquement de moi.
Porter les attentes des patients jusqu'à l'épuisement
Un exemple ? Une patiente en dépression sévère me disait chaque semaine : « Sans vous, je ne tiendrais pas. » Au lieu de lui renvoyer son propre pouvoir (« C’est toi qui fais le travail, je ne suis qu’un guide »), j’ai porté ces attentes comme un fardeau. J’ai multiplié les séances, répondu à ses messages en dehors des horaires, jusqu’à ce que mon mari me dise un soir : « Tu n’es plus là pour nous. » Ce jour-là, j’ai réalisé que je m’étais perdue en route.
Redonner au patient son pouvoir d'agir
La réalité, c’est que le moteur du changement appartient au patient. Moi, je ne suis qu’une lampe torche dans une forêt sombre. Admettre mes limites, c’est lui rendre son pouvoir d’agir – et me libérer du mien.
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La solitude face au regard des pairs : dépasser la peur du jugement
Je reviens à cette pause-café de mon premier article. Ces rires sur « les nouveaux qui s’écroulent ». Moi, j’étais cette nouvelle. Mais la vérité, c’est que je n’ai pas seulement entendu ces moqueries : je les ai avalées sans un mot. Dans les formations, les groupes Facebook, même en supervision, je me recroquevillais sur ma chaise, les joues brûlantes, les mains serrées sur mes notes. Je n’osais pas critiquer. Je n’osais même pas respirer.
Exemple : L'impact des injonctions et de la culpabilité
Lors d’un séminaire, une formatrice nous raconte le cas d’une patiente qui hurle sur son enfant et le met au coin. Sa conclusion, lâchée comme une évidence : « Il y en a qui ne devraient jamais avoir d’enfants. » Ce jour-là, quelque chose en moi s’est brisé.
Avec mon fonctionnement, c’est simple : il y a une règle, on l’applique. Point. Alors quand cette phrase est tombée, je l’ai prise comme une vérité absolue. Pendant des années, j’ai culpabilisé d’avoir eu mes enfants. « Je n’avais pas été à la hauteur ? Mes propres erreurs, mes limites, avaient marqué mes filles à jamais ! » Je connaissais trop bien les conséquences des expériences difficiles sur le développement. Alors j’ai gardé ce poids pour moi.
Cacher ses doutes au lieu de demander de l'aide
Résultat ? Pendant des années, j’ai caché mes doutes comme on cache une honte.
- Une patiente qui abandonnait ? « Elle n’était pas prête. »
- Un protocole qui échouait ? « Je manquais d’expérience. »
- Jamais : « Je ne sais pas. »
- Jamais : « J’ai besoin d’aide. »
Parce que dans ma tête, demander de l’aide, c’était avouer que je n’aurais jamais dû être mère… ni psychologue.
Vers une culture de la vulnérabilité : l'impact de la supervision et de l'intervision
Lors de ma seconde supervision avec Guillaume, je me connecte à la visio et je lui explique que je suis frigorifiée, que je ne me sens pas bien. Je lui raconte ma difficulté avec la personne avant, ce ressenti parfois désagréable qui me colle à la peau. Guillaume ne me juge pas. Au contraire, il me guide dans un exercice de thérapie sensorimotrice. Et là, révélation : je me reconnecte à moi.
Mais comme tout doit être utile, je me lance immédiatement à la recherche de la formation en thérapie sensorimotrice. J’épluche les financements possibles, les dates, les programmes… Puis une petite voix fait surface : « Tu es suffisamment formée. ICV, schémas de Young, ACT dans quelques semaines… Ça suffit. »
Ce jour-là, j’ai compris que la vulnérabilité n’était pas une faiblesse, mais un outil clinique. Aujourd’hui, en intervision ou en supervision, je peux dire sans hésiter : « Ce patient me renvoie à ma propre histoire, et ça me bloque. » Et devinez quoi ? Mes collègues aussi ont leurs angles morts.
Exemple : Créer des espaces d'échange entre thérapeutes
En Li-ICV, Marisol (qui me suit en thérapie et supervise aussi des collègues) propose un jour une visio. J’ai alors l’idée de créer un groupe d’intervision. Un lundi par mois, de 12h à 14h, on se retrouve. On parle technique, bien sûr, mais aussi de nos difficultés personnelles dans le pro. Parfois, on effleure le privé – sans entrer dans les détails. On râle sur cette difficulté à dire non, à s’octroyer des repos. On parle aussi de ça : on ne devient pas riche en étant psy… mais c’est tellement riche, humainement.
Conclusion : assumer notre humanité pour mieux soigner
Le métier de psychologue en libéral est un chemin de crête. Entre la technicité de l’ICV ou de la thérapie des schémas et la réalité brutale du terrain, il n’y a pas de manuel parfait.
Ces « erreurs » dont mes collègues riaient ? Elles ont été mes plus grands enseignements. Ce jour où j’ai dû sortir de la séance nauséeuse parce qu’une patiente m’a rappelé ma propre histoire ? Cette expérience m’a montré que je pouvais être un modèle pour ma patiente : je lui ai partagé un moyen de s’auto-réguler (se mettre de l’eau sur le visage, boire un verre d’eau par petites gorgées). J’ai aussi appris à mieux me protéger. Cette fois où j’ai avoué en supervision que je ne savais plus quoi faire avec un cas complexe ? Elle a sauvé ma pratique.
Nous ne sommes pas des magiciens. Nous sommes des humains. Et c’est précisément cette humanité – travaillée, supervisée, assumée – qui soigne.
Fabienne Canal, psychologue à Cavaillon
100 route d'Eygalières
13660
ORGON
France


