Débuts du psychologue en libéral : comment construire sa posture face au doute ?

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En bref : ce qu'il faut retenir

  • L'identité professionnelle est un cheminement : Le diplôme ne marque pas la fin de l'apprentissage ; la posture clinique se façonne dans l'acceptation de l'incertitude et la remise en question continue.
  • Traverser les fissures et les doutes : La confrontation aux théories (approche rogérienne, thérapie des schémas, théorie de l'attachement) remet en lumière nos propres vulnérabilités et angles morts pour mieux structurer notre écoute.
  • La relation au cœur du soin : Quand une alliance thérapeutique se dérégule en séance, la priorité n'est pas la justification mais la régulation émotionnelle et la présence attentive pour rétablir un espace de sécurité.
  • Être une psychologue « située » : Comprendre le patient implique de ne jamais le séparer de son contexte global de vie (normes sociales, rapports de genre, événements marquants).

La quête de l'identité professionnelle : deux questions fondatrices

Des interrogations qui déplacent la pensée

Il y a des questions qui ne cherchent pas une réponse. Elles cherchent un déplacement. Elles ouvrent un espace où quelque chose se réorganise, parfois sans qu’on s’en rende compte.

Ma formation a été traversée par plusieurs de ces questions. En licence 3, un cours de clinique psychanalytique m’avait déjà bousculée, avant que la rencontre avec Thémis Apostolidis ne m’ouvre à la posture rogérienne. En master, Emmanuelle Le Barbenchon nous demandait : « Quel psychologue serez-vous ? » et nous apprenait à nous appuyer sur l’evidence-based of Psychologie. Bouchra Zouhri, elle, me ramenait sans cesse à l’exigence de la pensée : « Qui a dit ça ? D’où ça vient ? »

Du doute universitaire au vertige de l'installation

Et puis, au début du master 2, en septembre 2021, Lionel Dany, mon référent de parcours, m’a posé une question qui a suspendu le temps : « Qui êtes-vous ? »

Je ne savais pas encore que cette minute allait devenir un repère. Je ne savais pas qu’elle allait influencer ma manière d’écouter, de penser, de rencontrer l’autre. Je ne savais pas qu’elle allait m’aider à accepter que l’identité professionnelle ne se construit pas d’un bloc, mais dans les hésitations, les renoncements, les rencontres.

Un an plus tard, lors de ma soutenance du 16 septembre 2022, j’étais toujours perdue. Le stage hospitalier m’avait broyée. Le libéral me faisait peur. Et deux jours plus tôt, une proposition inattendue — partager un cabinet trois jours par semaine — m’avait laissée dans un mélange d’espoir et de vertige. Je ne me sentais pas prête.

Ce jour-là, L. Dany m’a demandé : « Quelle psychologue serez-vous ? » J’ai répondu : « Je ne sais pas. J’étais gênée, frustrée, déçue. Cinq années d’études, de stages, de sacrifices… et je n’arrivais pas à formuler une réponse. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que devenir psychologue ne se résumait pas à un diplôme, mais à une manière de penser qui se construit dans le temps.

Je ne savais pas encore que ces deux questions — posées à un an d’intervalle — allaient devenir les fondations de ma manière de penser en séance. Mais je sais aujourd’hui qu’elles ont changé quelque chose de décisif dans ma pratique : elles m’ont obligée à réfléchir à ce qui, en moi, pense quand je pense en séance.

Déconstructions et remises en question durant le parcours de formation

Les premiers rejets théoriques en université

Dans les trois premières parties, j’ai raconté des moments où la relation clinique déborde : le choc émotionnel, l’épuisement, la confusion, la perte de repères. Mais mes premières fissures ne sont pas venues du cabinet. Elles sont venues de la formation.

En licence, je me souviens d’un cours où une interprétation psychanalytique lacanienne avait provoqué chez moi un rejet immédiat. Non pas parce que je refusais l’idée d’interpréter, mais parce que cette interprétation légitimait, d’une manière qui me semblait insoutenable, des violences faites aux femmes. Ce jour-là, j’ai compris que certaines théories pouvaient devenir jugeantes, voire dangereuses, si elles étaient appliquées sans nuance.

Quelques semaines plus tard, Thémis Apostolidis, qui dirigeait alors le master de Psychologie Sociale de la Santé, est venu nous parler de la posture rogérienne. Ce fut une révélation. Pour la première fois, je voyais une manière de penser qui ne cherchait pas à définir l’autre à sa place, mais à l’écouter réellement. Une manière de travailler où la théorie ne domine pas la personne, mais l’accompagne.

Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai su que je voulais devenir psychologue sociale de la santé. Non pas seulement par rejet d’une école, mais par adhésion à une posture : celle qui considère que la relation est un espace de compréhension, pas un tribunal.

La confrontation avec la thérapie des schémas et l'attachement

Deux mois après mon diplôme de psychologue en poche, en novembre et décembre 2022, j’ai suivi ma première formation à la thérapie des schémas. Ce fut ma première véritable rencontre avec la théorie de l’attachement. Et je n’en suis pas sortie indemne.

Ce n’était pas une révélation. Ce n’était pas non plus une confirmation. C’était un choc. Comme si cette formation venait toucher des zones de moi que je n’avais jamais vraiment regardées. Elle a mis en lumière des vulnérabilités que je pensais maîtriser, et elle a ravivé des doutes anciens sur ma légitimité à exercer.

Je me souviens être sortie de ces modules avec une impression paradoxale : celle d’avoir enfin trouvé un langage pour comprendre certaines dynamiques relationnelles, et en même temps celle d’être déstabilisée dans ce que je croyais être acquis.

Cette formation n’a pas remis en question mon désir d’être psychologue. Elle a remis en question la manière dont je me percevais comme professionnelle. Elle m’a obligée à revisiter mes propres schémas, mes propres insécurités, mes propres angles morts. Et, même si cela a été difficile, je crois aujourd’hui que c’est précisément ce travail-là qui a commencé à structurer ma pensée clinique.

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L'épreuve du terrain : quand la relation clinique devient un espace de pensée

L'erreur du praticien et la désescalade relationnelle

Il y a quelques semaines, une patiente est venue me voir après un accroc dans notre relation. J’avais oublié de répondre à un message. Pour moi, c’était un oubli. Pour elle, c’était un abandon.

Pendant une bonne partie de la séance, j’ai essayé d’expliquer. Plus j’expliquais, plus je sentais que quelque chose se dérégulait entre nous. Mes mots ne tombaient plus au bon endroit. Je me suis surprise à vouloir me justifier. Je sentais ma pensée se brouiller.

Alors je me suis arrêtée. J’ai pris une inspiration — pas par intuition, mais parce que je connais les phénomènes de transfert et de contre‑transfert, et la manière dont la régulation du thérapeute peut soutenir la régulation du patient. Je sais aussi, grâce aux travaux sur la communication cerveau droit ↔︎ cerveau droit, que certaines choses se transmettent avant même d’être formulées : le rythme, la respiration, la présence.

Cette pause a changé quelque chose dans la pièce. Elle a permis de rétablir un minimum de sécurité relationnelle, suffisamment pour que la pensée revienne.

Quelques minutes plus tard, ma patiente a pu dire : « Je me suis sentie abandonnée. »

La régulation émotionnelle au service de la séance

Ce n’était pas une technique. Ce n’était pas une intervention planifiée. C’était l’application, dans l’instant, de ce que je sais du fonctionnement relationnel : quand la relation se dérégule, la pensée se dérégule. Et parfois, pour que la pensée revienne, il faut commencer par réguler la relation.

Depuis la Partie 1, je raconte des moments où la pensée se fissure : le trauma vicariant, l’épuisement, la confusion, la honte, la peur de mal faire. Ces fissures ont été des apprentissages.

En rentrant chez moi ce soir-là, je me suis surprise à repenser à toutes ces questions qui m’ont accompagnée depuis le début de ma formation :

« Quelle psychologue serez-vous ? » « Qui êtes-vous ? » « D’où vient cette affirmation ? »

Pendant longtemps, j’ai cru qu’elles appelaient des réponses différentes. Aujourd’hui, je crois qu’elles racontent la même histoire : celle de la construction d’un raisonnement clinique.

Observer. Accepter de ne pas comprendre trop vite. Faire dialoguer les connaissances scientifiques, l’expérience clinique et la personne que l’on a en face de soi. Et garder suffisamment d’humilité pour revenir sur ses hypothèses lorsqu’elles ne tiennent plus.

Être une « psychologue située » : l'importance du contexte de vie

Penser le patient dans son environnement global

Ce n’est pas une étiquette. C’est une manière de penser.

Cette formation m’a appris une chose précieuse : une bonne question vaut souvent mieux qu’une réponse séduisante. Mais elle m’a aussi appris qu’aucune réponse ne peut être juste si elle oublie le contexte de vie de la personne. C’est peut‑être l’un des points où je me sens le plus éloignée de certaines approches psychanalytiques : l’idée que l’histoire subjective suffirait à tout expliquer. Je ne peux pas penser un patient sans penser ce qu’il vit, ce qu’il traverse, ce qui l’entoure.

L'éclairage de la psychologie sociale et du féminisme

C’est aussi ce que mon amie Mélina appelle être une psychologue située. Elle revendique haut et fort la Psychologie Sociale de la Santé — « un Super Master», dit‑elle souvent — mais surtout une manière de penser qui ne sépare jamais la personne de son contexte. Son engagement féministe m’a ouvert les yeux sur des angles morts que je ne voyais pas encore : la manière dont les rapports de genre, les violences, les normes sociales et les inégalités façonnent les trajectoires psychiques. Je crois que cette idée a façonné ma pratique autant que mes formations.

L'humilité comme boussole professionnelle

Cette exigence m’a accompagnée durant tout mon parcours, et aujourd’hui encore. Même si parfois je l’oublie en séance, une petite voix revient lorsque je relis mes notes : as‑tu vraiment compris son langage ? As‑tu suffisamment pris en compte son contexte ?

Et c’est ce que je cherche aujourd’hui dans mes consultations : non pas avoir raison, mais construire, avec la personne qui me fait confiance, un raisonnement suffisamment solide pour comprendre ce qui lui arrive.

Je me tromperai encore. J’oublierai peut‑être encore un message. Je passerai sûrement à côté de certaines choses. Mais j’espère ne jamais cesser de me poser cette question : « Qu’est‑ce qui me permet de penser cela ? »

Au fond, je crois que c’est cette question‑là qui est devenue ma véritable identité professionnelle.

Thérapie des schémas et ICV pour retrouver l'équilibre

Fabienne Canal, psychologue à Cavaillon

100 route d'Eygalières
13660 ORGON
France

07 49 27 64 77


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