Psychologue en libéral : comment survivre au trauma vicariant quand on débute ?
Lors d’une pause-café entre collègues pendant une formation en thérapie des schémas, une remarque sarcastique a retenti : « Les nouveaux font n’importe quoi, ils n’ont pas de cadre et ils s’écroulent. » Autour de moi, les rires ont fusé. J’ai souri pour faire bonne figure, mais cette phrase m’a touchée en plein cœur. Des critiques sur les « nouveaux et nouvelles psy », je les ai entendues dans chaque formation à laquelle j’ai participé en tant que psychologue-psychothérapeute.
Derrière le rire, une question : et si ces « erreurs » étaient en réalité les signaux d’un manque d’accompagnement ? On est très seul lorsqu’on s’installe en libéral. C’est pour cela que je m’impose une thérapie personnelle, des supervisions régulières et des intervisions. Durant mes stages, j’ai souvent questionné mes tuteurs sur le « cadre ». Leurs réponses restaient abstraites : une séance de thérapie, 45 minutes, « au revoir et à la prochaine », sans plus d’explications.
Pourquoi ces écueils sont-ils si fréquents ? Quels sont les risques pour les professionnels et les patients ?
Ce qu’il faut retenir du Trauma Vicariant :
- Définition : C’est la transformation intérieure du thérapeute résultant de l’engagement empathique avec le matériel traumatique du patient.
- Conséquences : Épuisement, brouillage des limites, risque de contre-transfert massif.
S'installer en cabinet libéral : la réalité du terrain et l'isolement du jeune psy
Il y a quelques années, une phrase déplacée et les rires d’un groupe de jeunes ont déclenché en moi une tempête. Il était 20h, il faisait sombre, j’étais seule. Ils étaient une dizaine. J’ai senti mon corps se tendre, mon souffle s’est coupé. J’ai appelé mon mari, incapable de parler. Mon corps ne m’obéissait plus.
Le lendemain, après avoir fait tenir la façade pour mes filles, je me suis effondrée dans ma cuisine sitôt le bus scolaire parti. Les images défilaient : les rires, la sensation d’impuissance et cette pensée : « C’est mon tour aujourd’hui. »
Qu'est-ce que le trauma vicariant ? Définition et mécanismes de la fatigue compassionnelle
La contamination des souvenirs : quand l'histoire du patient percute le thérapeute
Puis, j’ai fait le lien. Quelques semaines plus tôt, une patiente m’avait raconté son viol sur un lieu que je connaissais par cœur. Sur le moment, j’avais immédiatement mis mes émotions à distance pour rester l’écoutante dont elle avait besoin. Mais le soir même, le barrage avait commencé à céder.
J’avais ressenti le besoin d’en parler à ma sœur : l’horreur s’était produite là où, adolescentes, nous passions nos vacances, là où les forains du coin nous avaient prises sous leurs ailes. L’histoire tournait en boucle, polluant mes propres souvenirs.
En séance de psychologie, on nous apprend qu’il ne faut pas laisser le patient s’enfoncer trop loin pour éviter la reviviscence ; ce jour-là, c’est moi qui avais été emportée.
Du déni institutionnel à la prise de conscience de la blessure psychologique
Ma formation en psychotrauma m’a permis de réagir : appel à ma psy en urgence, contact avec une collègue, maintien de mes soins personnels. Mais ma fierté en a pris un coup. Je pleurais sans pouvoir m’arrêter devant le policier municipal, puis à la gendarmerie.
On est tombé sur un gendarme pour qui ce n’était « pas bien grave ». Pourtant, la loi est claire : ce que j’ai subi est un outrage sexiste et sexuel, aggravé par le fait qu’ils étaient plusieurs. C’est un délit. En minimisant mon vécu, ce gendarme a agi comme un second agresseur. Ce déni institutionnel, fréquent, ne fait que renforcer le sentiment d’illégitimité de la victime.
Un traumatisme révélé
C’est finalement avec ma propre psychologue que nous avons identifié l’origine de mon état : un trauma vicariant. Cette absorption insidieuse de la souffrance de l’autre, amplifiée par des résonances personnelles. Ce n’était pas « juste » de la fatigue, mais une blessure profonde et légitime.
Aujourd’hui, je sais que cette crise a été un signal vital : le corps et l’esprit ont leurs limites. Les ignorer, c’est se mettre en danger, soi et ses patients.
Prévenir l'épuisement professionnel : les clés pour protéger sa posture thérapeutique
La supervision et la thérapie
Ce ne sont pas des options, ce sont des boucliers.
Le reparentage
Apprendre à écouter sa propre vulnérabilité (une leçon précieuse de la thérapie des schémas).
Mon leitmotiv
« On ne peut pas sauver tout le monde, mais on peut accompagner avec intégrité. »
Pour conclure
En résumé, débuter en libéral expose le psychologue au risque invisible du trauma vicariant, un épuisement par ricochet qui rappelle la nécessité vitale de protéger son cadre et sa propre santé psychique par la supervision.
Dans le prochain article, j’aborderai un autre piège du débutant : la quête de légitimité par l’accumulation de formations et la difficulté à poser des limites.
Fabienne Canal, psychologue à Cavaillon
100 route d'Eygalières
13660
ORGON
France


