Être le pilier des autres : reconnaître l’usure invisible et apprendre à se laisser soutenir
Cet article ne parle pas seulement d’épuisement. Il parle de cette solitude paradoxale : être entouré·e, indispensable même, et pourtant se sentir si seul·e avec son propre poids. Il parle de ces moments où le corps, l’émotion ou la lassitude finissent par crier ce que la bouche n’ose pas dire.
Et surtout, il pose une question essentielle : Comment, quand on a toujours été le rocher des autres, apprendre à se laisser soutenir à son tour ?
En tant que psychothérapeute à Cavaillon, je vous propose dans cet article de mieux comprendre ce que cache le “je gère” : comment on devient, souvent très tôt, le pilier des autres, le coût invisible que cela peut avoir (fatigue, culpabilité, solitude intérieure) et surtout comment apprendre, pas à pas, à vous laisser soutenir à votre tour.
Sommaire
- Le coût invisible de ceux qui portent tout le monde, sans jamais lâcher prise. Pourquoi certains parents s’épuisent plus que d’autres ?
- Comprendre ce rôle de “pilier“
- Le paradoxe : ceux qui aident le plus demandent le moins d’aide
- Ressources pratiques pour les aidants
- Pour conclure
- Sources scientifiques
I. Le coût invisible de ceux qui portent tout le monde, sans jamais lâcher prise.
Ils sont là. Toujours là. Ceux qu’on appelle quand ça ne va pas. Ceux qui anticipent, organisent, rassurent. Ceux sur qui tout le monde peut compter, sans même se demander comment ils font.
Pourtant, derrière cette image de solidité se cache souvent une vérité plus fragile : ils ont appris, très tôt, à être le pilier des autres… mais rarement à se laisser soutenir eux-mêmes.
Que ce soit au travail, en famille ou entre amis, ces femmes et ces hommes — mes patients me le disent souvent — portent le poids des attentes, des responsabilités, des silences. Ils "gèrent". Toujours. Jusqu’à ce que la fatigue s’installe, parfois sans qu’ils osent lui donner un nom. Pas forcément un burnout, pas toujours une dépression… mais une usure sourde, celle de ne jamais pouvoir lâcher prise.
Dans mes consultations, je rencontre des Élise, des Marc, des Sana : des personnes qui, depuis l’enfance, ont endossé le rôle de "celui ou celle sur qui on peut compter". Un rôle qui, à force, devient une prison invisible. Car comment dire "je n’en peux plus" quand on a passé sa vie à être la solution, jamais le problème ?
Élise, 38 ans
Élise est celle que tout le monde décrit comme “formidable”. Au travail, elle est toujours disponible. Dans sa famille, elle organise, anticipe, soutient. Ses amis l’appellent quand ça ne va pas — et elle répond, même tard le soir.
Quand on lui demande comment elle va, elle répond : “Ça va, je gère.”
Elle ne ment pas vraiment. Elle a juste appris à ne pas trop regarder sa propre fatigue.
Elle est venue consulter pour des troubles du sommeil et des douleurs chroniques. Elle a mis des mois avant de dire : “Je crois que je suis épuisée… mais je ne vois pas ce que je pourrais enlever.”
Certaines personnes ont appris très tôt à être celles sur qui l’on peut compter. Non pas par choix conscient, mais par adaptation. Parce qu’il fallait être fort·e, raisonnable, discret·e, aidant·e. Parce que les adultes autour étaient débordés, fragilisés, absents émotionnellement… ou simplement eux-mêmes en difficulté.
Alors prendre soin est devenu une manière d’aimer, d’exister, d’avoir une place. Une compétence précieuse… mais qui peut, à la longue, coûter très cher quand elle ne laisse plus de place pour soi.
Marc, 42 ans
Marc dit souvent : “Je ne suis pas quelqu’un de compliqué.”
Il ne demande rien, s’adapte à tout, prend sur lui. En couple, il évite les conflits. Au travail, il accepte des charges supplémentaires “pour aider l’équipe”. Avec ses parents vieillissants, il gère seul les démarches.
Il consulte parce qu’il se sent “à bout pour rien”. En séance de psychothérapie, une phrase revient : “Il y a des gens qui ont de vrais problèmes… moi ça va.”
Marc a grandi avec une mère dépressive. Très tôt, il a appris à ne pas en rajouter, à être facile, à soutenir plutôt qu’à être soutenu.
Ce rôle de pilier donne souvent l’impression d’être fort·e. Et c’est vrai : ces personnes développent une grande capacité d’empathie, de responsabilité, d’endurance.
Mais cette force a parfois une face cachée : elle rend difficile le fait de reconnaître ses propres limites.
Sana, 29 ans
Sana est infirmière. Elle adore son métier. Elle dit que prendre soin des autres “a toujours été naturel”.
Ce qui l’a amenée en thérapie, ce sont des crises d’angoisse qu’elle ne comprend pas. Elle pleure en disant : “Je ne devrais pas me plaindre. Il y a des gens qui vivent des choses tellement plus graves.”
Petite, Sana était “la grande”. Celle qui aidait sa mère, qui surveillait son petit frère, qui ne faisait “pas d’histoires”. Aujourd’hui encore, elle ressent une culpabilité intense dès qu’elle a besoin de repos.
Prendre soin des autres peut être une qualité magnifique. Mais lorsque cela devient la seule manière d’exister dans la relation, cela peut se transformer en solitude invisible. Une solitude où l’on est entouré… mais rarement soutenu.
Et c’est souvent là que le corps, l’émotionnel ou l’épuisement viennent poser une limite que la personne, elle, n’a jamais appris à poser.
II. Comprendre ce rôle de “pilier
On pourrait croire que ces personnes sont simplement “très généreuses” ou “naturellement fortes”. Et c’est vrai qu’elles ont développé de belles qualités : sens des responsabilités, empathie, fiabilité, capacité à tenir dans l’adversité.
Mais ce rôle de pilier est rarement un simple trait de caractère. Des recherches en psychologie développementale montrent qu’il s’agit souvent d’une adaptation ancienne, construite dans un contexte où il a fallu grandir un peu trop vite. Certaines ont été l’enfant “facile”, celui ou celle qui ne posait pas de problème. D’autres ont senti très tôt les fragilités d’un parent, les tensions familiales, les non-dits… et ont essayé, à leur manière d’enfant, d’alléger l’atmosphère.
Petit à petit, un message implicite s’installe : “Ma place, c’est de prendre soin. Mes besoins à moi peuvent attendre.”
1. Conséquences de la parentification
Les études sur la parentification (rôle d’enfant qui prend soin de ses propres parents) confirment ce phénomène : les enfants qui endossent précocement ce rôle développent une grande capacité d’empathie et de responsabilité, mais aussi une difficulté chronique à reconnaître leurs propres limites (Kim, 2009).
Quand je lui demande : “Et vous, qui vous rassure ?” Elle reste silencieuse longtemps. Puis répond doucement : “Je ne sais même pas ce que ça ferait.”
L'exemple de Camille, 35 ans
“Je ne comprends pas, j’ai tout pour être heureuse, mais je me sens vide et fatiguée tout le temps.” En explorant son histoire, elle parle d’un père fréquemment absent et d’une mère très anxieuse. Petite, elle passait beaucoup de temps à la rassurer. Elle faisait attention à ne pas “en rajouter”, à être sage, autonome, brillante à l’école.
Elle dit en séance de psychologie : “Je crois que j’ai toujours été la rassurante. Même dans mes couples, c’est moi qui soutiens quand l’autre va mal.”
Les études sur la parentification (rôle d’enfant qui prend soin de ses propres parents) confirment ce phénomène : les enfants qui endossent précocement ce rôle développent une grande capacité d’empathie et de responsabilité, mais aussi une difficulté chronique à reconnaître leurs propres limites (Kim, 2009).
Quand je lui demande : “Et vous, qui vous rassure ?” Elle reste silencieuse longtemps. Puis répond doucement : “Je ne sais même pas ce que ça ferait.”
2. Le coût invisible de ce rôle
Être celui ou celle qui prend soin semble, de l’extérieur, être une force. Et ça l’est. Ces personnes développent souvent une grande sensibilité aux autres, une capacité à soutenir, à comprendre, à tenir bon dans les tempêtes.
Mais ce rôle a un envers, beaucoup moins visible.
À force de tourner son attention vers les besoins des autres, on peut perdre le contact avec les siens. Pas volontairement. Pas par manque d’intelligence émotionnelle. Simplement parce qu’on ne s’est jamais vraiment entraîné à se poser la question : “De quoi ai-je besoin, moi, là tout de suite ?”
L'exemple de Karim, 45 ans cadre dans une entreprise
décrit comme quelqu’un de solide, toujours calme, toujours fiable. Chez lui, il gère aussi beaucoup : les enfants, l’organisation, les imprévus. Sa compagne dit souvent : “Heureusement que tu es là.”
Quand il arrive en consultation, il parle de migraines, d’irritabilité et d’une fatigue écrasante. Mais il ajoute presque aussitôt : “Ce n’est pas dramatique, il y a des gens bien plus mal lotis.”
Une étude de l’Inserm (2020) sur les aidants familiaux révèle que 53 % d’entre eux déclarent un impact négatif sur leur santé, mais que seulement 15 % osent en parler à un professionnel, par peur de paraître “égoïstes” ou “faibles”.
Au fil des séances de psychologie, une prise de conscience émerge : Karim ne s’autorise à être fatigué que lorsqu’il est au bord de l’effondrement. Avant ça, tout est “gérable”.
Lire aussi : Éviter l’effondrement : les signes avant-coureurs
Le coût invisible, c’est souvent :
- Une fatigue émotionnelle chronique, difficile à expliquer.
- Une sensation de solitude intérieure, même entouré·e.
- La difficulté à se reposer sans culpabilité.
- L’impression d’être “faible” dès que les limites apparaissent.
L'exemple de Nadia, 33 ans, infirmière
infirmière, adore son métier. Elle dit que prendre soin des autres “a toujours été naturel”. Ce qu’elle ne disait pas, au début, c’est qu’elle pleure seule le soir, épuisée, avec le sentiment de ne jamais en faire assez.
Les recherches sur la fatigue compassionnelle (Figley, 2002) montrent que les aidants naturels (famille, proches) sont particulièrement exposés à ce type d’épuisement, lié à une exposition prolongée à la souffrance d’autrui sans possibilité de régénération.
III. Le paradoxe : ceux qui aident le plus demandent le moins d’aide
Quand on a longtemps été celui ou celle qui prend soin, changer de position ne se fait pas du jour au lendemain. Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un de “centré sur soi” ni d’arrêter d’être attentif aux autres. Il s’agit plutôt d’élargir la direction du soin : que l’attention puisse, petit à petit, circuler aussi vers soi.
Les études en psychologie clinique soulignent que les aidants qui acceptent un soutien extérieur (groupes de parole, thérapie) réduisent leur risque d’épuisement de 40 %, comparativement à ceux qui restent isolés (Essentiel Autonomie, 2023, basé sur des méta-analyses).
Pour ces profils, les grands changements sont souvent irréalistes… et culpabilisants. En revanche, de petits déplacements intérieurs peuvent ouvrir des brèches importantes.
L'exemple de Julien, 40 ans
a toujours été “le fiable”. En thérapie, il dit un jour : “J’ai l’impression que si je ne suis pas utile, je ne sers pas à grand-chose.”
Un des premiers changements qu’il expérimente n’est pas spectaculaire. Un soir, épuisé, il dit à un ami : “Je suis trop fatigué pour parler longtemps, mais ça me fait plaisir de t’entendre.”
Il s’attend à décevoir. Son ami répond : “Oh, mais qu'est-ce qu'il t'arrive ? Si tu es trop fatigué, on se rappelle quand tu seras plus disponible, ou si tu as envie d'en parler.”
Julien raconte cette scène comme une surprise : “Je croyais que je devais toujours être disponible pour qu’on reste proche.”
Pour ceux qui ont l’habitude de donner, recevoir peut être déstabilisant. Recevoir de l’aide, du soutien, de l’attention peut faire surgir :
- De la gêne.
- De la culpabilité.
- La peur d’être un poids.
- Ou la sensation étrange de ne pas savoir quoi faire de cette place.
Et pourtant, c’est souvent là que quelque chose se répare
Découvrir, progressivement, que le lien ne disparaît pas quand on montre sa fatigue. Qu’on peut être aimé·e aussi dans la vulnérabilité.
Se laisser soutenir : un chemin qui peut s’apprendre
Pour les personnes qui ont longtemps occupé la place de pilier, le changement ne passe pas seulement par la volonté ou les bonnes résolutions. On ne “décide” pas facilement de ressentir ses besoins quand on a appris, très tôt, à les mettre de côté pour préserver le lien ou la stabilité autour de soi.
Ce qui aide, c’est souvent de pouvoir vivre, dans un espace sécurisé, une autre expérience relationnelle. Un endroit où l’on n’a pas à être fort·e, ni utile, ni raisonnable. Un endroit où l’on peut arriver fatigué·e, débordé·e, confus·e… et être accueilli·e tel que l’on est.
V. Pour conclure
Si vous vous reconnaissez dans cet article...
Peut-être que vous êtes souvent celui ou celle qu’on appelle quand ça ne va pas. Peut-être que vous avez du mal à identifier ce dont vous avez besoin, ou que vous vous sentez coupable dès que vous ralentissez.
Peut-être aussi que vous tenez depuis longtemps... et que la fatigue commence à se faire sentir, sans que vous sachiez vraiment comment lever le pied.
Si c’est le cas, sachez une chose importante :
vous n’êtes ni « trop sensible », ni « pas assez résistant·e ».
Vous avez probablement appris, à un moment de votre vie, que prendre soin des autres était une manière de préserver le lien, de vous sentir utile, d’avoir votre place.
Ces stratégies ont eu du sens. Elles vous ont aidé à traverser des périodes où vous avez fait de votre mieux avec les ressources que vous aviez.
Mais aujourd’hui, vous avez aussi le droit d’apprendre autre chose :
- reconnaître vos limites
- écouter votre fatigue
- demander du soutien
- exister dans la relation sans avoir à porter tout le monde
Cela peut se faire pas à pas, parfois accompagné·e, dans un espace où vous n’avez pas à être fort·e en permanence.
Prendre soin de vous ne vous enlèvera rien.
Au contraire, cela peut vous permettre de continuer à être présent·e aux autres... sans vous perdre en chemin.
Je gère.’ Trois mots qui en cachent souvent bien d’autres : la fatigue, la solitude, la peur de décevoir. Trois mots qui méritent une question en retour : ‘Mais à quel prix ?’ Car ceux qui portent le monde ont aussi le droit, parfois, de poser leur fardeau. Pas pour abandonner les autres, mais pour se rappeler qu’ils ont, eux aussi, besoin de soutien. Pas pour cesser de prendre soin, mais pour apprendre que le soin peut circuler dans les deux sens. Alors si, en lisant ces lignes, vous vous êtes reconnu·e… peut-être est-ce le moment de vous demander : qui, aujourd’hui, pourrait vous tendre la main ?
Fabienne Canal, psychologue à Cavaillon
100 route d'Eygalières
13660
ORGON
France
VI. Sources scientifiques
IV. Ressources pratiques pour les aidants
Ces dispositifs offrent un espace sécurisé où il est possible de recevoir du soutien sans devoir le “mériter” au préalable.
- Boag-Munroe, G., & Evangelou, M. (2012). Parentification et conséquences psychologiques à l’âge adulte. La Psychiatrie de l’enfant, 55(1), 115-134.
- Figley, C. R. (2002). Treating compassion fatigue.
- Inserm. (2020). Conséquences psychologiques de l’aide informelle. HAL Archives Ouvertes.
- Kim, J. (2009). Parentification et transmission intergénérationnelle des traumatismes. Journal of Family Psychology, 23(4), 512-520.
- Roskam, I., Raes, M.-E., & Mikolajczak, M. (2017). Exhaustion parentale : un syndrome à part entière ? Journal of Clinical Psychology, 14(2), 130-137.
- Essentiel Autonomie. (2023). Prévenir le burn-out de l’aidant familial.


